« Mamaaaaan… »
Vous connaissez cette intonation.
Celle qui annonce généralement une demande.
« Je m'ennuie. »
Et presque automatiquement, notre cerveau de parent se met au travail.
« Tu veux dessiner ? »
Non.
« Faire des Lego ? »
Non.
« Un puzzle ? »
Non.
« On sort les feutres ? »
Non.
« Tu veux faire de la pâte à modeler ? »
Non.
Après sept propositions refusées, une question parfaitement légitime finit par apparaître :
Mais qu'est-ce que tu veux que je fasse, moi ?
Et si la réponse était parfois…
rien ?
Pas parce qu'il faudrait ignorer son enfant.
Pas parce que l'ennui serait une formidable méthode éducative.
Mais simplement parce que tous les moments d'ennui n'ont pas besoin d'être immédiatement remplis par un adulte.
Pourquoi un enfant dit-il « je m’ennuie » ?
Commençons par quelque chose d'important :
l'ennui existe réellement.
Ce n'est pas forcément une comédie destinée à obtenir votre téléphone.
La recherche décrit l'ennui comme une expérience émotionnelle désagréable liée notamment à une difficulté à s'engager de manière satisfaisante dans une activité.
Et nous disposons désormais de travaux portant spécifiquement sur les jeunes enfants.
En 2024, des chercheurs ont étudié l'ennui chez 130 enfants de 4 à 6 ans. Ils ont constaté que les enfants utilisaient différentes stratégies pour y faire face, notamment rechercher une interaction sociale — par exemple demander à jouer avec un parent — ou se tourner vers une activité, comme jouer avec leurs jouets.
Donc lorsque votre enfant arrive en disant :
« Je m'ennuie… »
il est tout à fait possible qu'il vous sollicite pour l'aider à sortir d'un état qu'il trouve inconfortable.
Mais cela ne signifie pas nécessairement que vous devez lui fournir la solution.
Le saviez-vous ? L’ennui n’est pas automatiquement « bon pour la créativité »
Voilà une phrase que l'on entend énormément :
« Il faut laisser les enfants s'ennuyer, ça développe leur créativité. »
Elle est séduisante.
Elle est aussi beaucoup trop catégorique.
La relation entre ennui et créativité est complexe. Une partie de la littérature évoque la possibilité que l'ennui favorise, dans certaines circonstances, l'exploration ou la recherche d'une nouvelle activité. Mais l'ennui est également associé, notamment dans les contextes scolaires, à une baisse de motivation, d'attention ou de performance.
Et les travaux spécifiquement consacrés aux jeunes enfants restent encore limités.
Alors sur 7J, nous ne vous dirons pas :
« Laissez votre enfant s'ennuyer parce que c'est excellent pour son cerveau. »
Nous dirons quelque chose de beaucoup plus raisonnable :
un moment sans activité programmée peut offrir à l'enfant l'occasion de chercher lui-même ce qu'il veut faire.
Ce n'est pas exactement la même chose.
Ne rien avoir de prévu n’est pas la même chose que s’ennuyer
Cette distinction est importante.
Un enfant qui dispose de trente minutes sans activité organisée peut :
construire une cabane ;
observer une fourmi ;
inventer une histoire ;
feuilleter un livre ;
jouer avec trois figurines ;
dessiner ;
faire rouler une voiture pendant vingt minutes ;
ou rester quelques minutes sans savoir quoi faire.
Le temps libre décrit une situation.
L'ennui décrit une expérience.
Et l'un n'entraîne pas forcément l'autre.
L'objectif n'est donc pas de fabriquer artificiellement de l'ennui.
Il est plutôt de ne pas considérer chaque minute non programmée comme un vide qu'il faudrait absolument combler.
Et si « je m’ennuie » voulait parfois dire autre chose ?
Avant de répondre, il peut être utile d'observer le contexte.
Parce que :
« Je m'ennuie »
peut parfois vouloir dire :
« J'ai envie que tu joues avec moi. »
« Je ne sais pas comment commencer. »
« Je suis fatigué. »
« J'ai envie de ton téléphone. »
« L'activité que je fais ne m'intéresse plus. »
« J'ai besoin de bouger. »
« J'aimerais être avec toi. »
Ou, effectivement :
« Je ne trouve rien qui m'intéresse pour l'instant. »
Inutile de transformer cela en enquête policière.
Mais on peut demander :
« Tu aimerais faire quelque chose avec moi ou tu cherches une idée pour jouer seul ? »
La réponse change complètement la situation.
Vous n’êtes pas l’animateur permanent de votre enfant
Cette phrase mérite probablement d'être imprimée quelque part.
Un parent peut jouer avec son enfant.
Lui proposer des découvertes.
Organiser une sortie.
Faire un jeu de société.
Colorier avec lui.
Lire une histoire.
Et tout cela peut être merveilleux.
Mais être disponible pour son enfant ne signifie pas être responsable de son divertissement à chaque instant.
Le jeu libre repose justement sur la possibilité laissée à l'enfant de choisir ce qu'il veut faire, le matériel qu'il souhaite utiliser et parfois même l'histoire qu'il veut inventer. L'UNICEF recommande de laisser cette place au jeu autonome tout en assurant un environnement adapté et sécurisé.
Et ça change beaucoup de choses.
Au lieu de :
« Voilà ce que tu vas faire. »
on peut parfois répondre :
« Qu'est-ce que tu pourrais imaginer ? »
« Oui mais le mien ne trouve JAMAIS rien tout seul »
C'est probablement le moment où certains parents lèvent un sourcil.
Parce que dans la vraie vie, la réponse à :
« Qu'est-ce que tu pourrais faire ? »
peut parfaitement être :
« J'sais paaaaaas. »
Très bien.
Un enfant qui a l'habitude qu'on lui propose immédiatement une activité peut avoir besoin de temps pour commencer à chercher lui-même.
Et certains enfants ont simplement davantage besoin d'accompagnement que d'autres.
On peut donc éviter les deux extrêmes :
tout organiser à sa place
ou
« Débrouille-toi, tu dois apprendre à t'ennuyer. »
Entre les deux, il existe une solution beaucoup plus intéressante :
aider un peu, puis se retirer.
La règle des trois idées
Lorsqu'un enfant ne trouve vraiment rien, essayez ceci :
« Je peux te donner trois idées. Ensuite, tu choisis ou tu inventes autre chose. »
Par exemple :
« Tu peux construire quelque chose. »
« Tu peux dessiner. »
« Tu peux aller jouer dehors. »
Puis on s'arrête.
Pas quinze propositions.
Pas une négociation de vingt minutes.
Pas :
« Et les Lego ? Et les Playmobil ? Et ton puzzle dinosaure ? Et si on faisait des cookies ? »
Parce qu'à ce stade, vous n'êtes plus parent.
Vous êtes devenu le catalogue Netflix des activités infantiles.
Trois possibilités suffisent parfois à remettre le mouvement en route.
Préparer l’environnement plutôt que préparer l’activité
Il y a une différence énorme entre :
préparer une activité pour l'enfant
et
rendre certaines choses accessibles pour qu'il puisse les utiliser.
Par exemple, selon l'âge :
quelques feuilles ;
des crayons ;
des livres ;
des cubes ;
des figurines ;
du matériel de construction ;
un déguisement ;
un puzzle ;
des objets simples pour jouer dehors.
L'UNICEF recommande notamment, pour favoriser le jeu libre, de proposer un environnement sûr et de mettre à disposition du matériel permettant à l'enfant d'explorer, tout en évitant que l'adulte réalise tout à sa place.
L'enfant garde alors l'initiative.
C'est une différence discrète…
mais importante.
Faut-il retirer les écrans pour que l’enfant apprenne à s’ennuyer ?
Je n'aime pas beaucoup cette formulation.
Le but n'est pas :
« Je vais supprimer les écrans pour que tu souffres suffisamment de l'ennui et deviennes créatif. »
On peut simplement décider qu'à certains moments de la journée, l'écran n'est pas l'option disponible.
Et lorsque l'enfant dit :
« Je m'ennuie, je peux regarder la tablette ? »
répondre :
« Pas maintenant. Tu peux chercher autre chose. »
Sans forcément ajouter une activité compensatoire derrière.
L'UNICEF propose d'ailleurs de nombreuses formes de jeu sans écran adaptées aux différents âges, mais cela ne signifie pas qu'un adulte doive organiser chacune d'elles.
Parfois, la réponse à l'absence d'écran est simplement :
du temps disponible.
Pourquoi le jeu libre nous intéresse davantage que « l’ennui »
C'est ici que je déplacerais complètement la question.
Plutôt que demander :
« Comment faire pour que mon enfant s'ennuie ? »
demandons :
« Est-ce que mon enfant dispose parfois d'un espace dans lequel il peut décider lui-même de son jeu ? »
Le jeu libre est mieux documenté que l'idée populaire selon laquelle « l'ennui rend créatif ».
Une revue systématique publiée en 2020 a examiné huit études d'intervention sur le jeu non structuré chez des enfants de 3 à 7 ans. Les études rapportaient des effets positifs sur différentes dimensions physiques, sociales ou émotionnelles, même si le nombre limité d'études et leur diversité invitent à rester prudent.
Une étude plus ancienne portant sur 184 enfants a également observé de meilleures performances à des tâches de pensée créative après des expériences de jeu flexible qu'après des activités très structurées. Cela ne prouve évidemment pas que « moins on organise, plus un enfant devient créatif », mais cela soutient l'intérêt de laisser une place aux expériences de jeu moins dirigées.
Autrement dit :
ce n'est pas l'ennui que nous cherchons.
C'est l'espace d'initiative qui peut parfois venir après.
« Mais il finit toujours par revenir me voir »
Et c'est normal.
Jouer de manière autonome ne signifie pas rester seul pendant deux heures.
Un enfant peut :
jouer dix minutes ;
venir vous montrer sa construction ;
repartir ;
vous demander de l'aide ;
continuer ;
vous raconter ce qu'il vient d'inventer.
L'UNICEF rappelle d'ailleurs que jeu autonome et relation avec le parent ne s'opposent pas. L'adulte peut rester disponible, aider ponctuellement et s'intéresser ensuite à ce que l'enfant a fait.
L'objectif n'est pas de fabriquer un enfant qui n'a plus besoin de nous.
Il est simplement de lui permettre de prendre parfois l'initiative de son propre jeu.
Peut-on dire simplement « je ne sais pas » ?
Oui.
Votre enfant :
« Je m'ennuie, qu'est-ce que je peux faire ? »
Vous :
« Je ne sais pas. Qu'est-ce que tu pourrais trouver ? »
Et ensuite…
silence.
Ça paraît presque trop simple.
Mais il n'est pas obligatoire que chaque question d'enfant reçoive immédiatement une solution adulte.
Vous pouvez être présent sans résoudre.
Et s’il ne fait vraiment rien ?
Alors il ne fait rien.
Pendant quelques minutes.
Ce n'est pas une urgence.
Il peut regarder par la fenêtre.
S'allonger.
Tourner autour de ses jouets.
Soupirer de manière suffisamment spectaculaire pour s'assurer que vous avez bien compris l'ampleur de son malheur.
Puis peut-être commencer quelque chose.
Ou pas.
Le but n'est pas d'obtenir absolument une activité productive.
C'est important.
Sinon nous remplaçons :
« Il faut que je l'occupe »
par :
« Il faut absolument qu'il transforme son ennui en activité créative ».
Et nous voilà revenus exactement au même endroit.
Le temps libre n’a pas besoin d’être « éducatif »
C'est un autre piège très moderne.
Si votre enfant finit par prendre une boîte en carton et la transforme en vaisseau spatial, très bien.
S'il dessine, très bien.
S'il construit une tour, très bien.
Mais s'il passe vingt minutes à faire parler deux dinosaures qui se disputent pour savoir lequel mange une chaussette…
très bien aussi.
Nous n'avons pas besoin d'identifier immédiatement :
« Ah ! Développement du langage, imagination, résolution de problèmes ! »
Le jeu peut avoir des bénéfices développementaux et l'UNICEF rappelle son importance pour différentes dimensions du développement.
Mais un enfant n'a pas besoin de savoir que son jeu possède des objectifs pédagogiques.
Heureusement.
Quand faut-il quand même proposer quelque chose ?
Il n'existe évidemment pas une règle du type :
« Ne proposez jamais d'activité à un enfant qui s'ennuie. »
Parfois, une proposition est bienvenue.
Notamment si l'enfant :
cherche clairement un moment avec vous ;
semble bloqué et demande réellement de l'aide ;
a besoin de découvrir un nouveau jeu avant de pouvoir se l'approprier ;
est dans un environnement où les possibilités sont très limitées ;
est fatigué ou traverse une journée difficile ;
ou si vous avez simplement envie de faire quelque chose ensemble.
Parce que oui :
vous avez aussi le droit de proposer une activité juste parce que vous avez envie de partager un moment avec lui.
Nous ne sommes pas en train d'inventer une nouvelle règle parentale rigide.
Et si mon enfant dit qu’il s’ennuie tout le temps ?
Un « je m'ennuie » ponctuel est banal.
En revanche, si votre enfant semble très fréquemment incapable de s'engager dans une activité, si cela s'accompagne d'autres difficultés importantes — attention, humeur, relations, école, sommeil ou fonctionnement quotidien — il peut être utile d'en parler avec un professionnel.
Une étude récente montre que la propension à l'ennui peut déjà être étudiée et mesurée chez les enfants de 4 à 6 ans et qu'elle est liée à certains processus d'autorégulation. Cela ne signifie absolument pas qu'un enfant qui dit souvent « je m'ennuie » présente un trouble.
L'ennui seul n'est pas un diagnostic.
Et il ne faut surtout pas transformer une phrase parfaitement ordinaire d'enfant en symptôme.
Alors, que répondre à « je m’ennuie » ?
Vous pouvez essayer :
« Je comprends. Qu'est-ce que tu pourrais faire ? »
Ou :
« Tu veux que je te donne trois idées ou tu préfères chercher ? »
Ou encore :
« Tu aimerais jouer avec moi ou tu cherches quelque chose à faire seul ? »
Et parfois :
« Je n'ai pas d'idée. Je te laisse chercher. »
Puis continuer tranquillement ce que vous étiez en train de faire.
Sans culpabiliser.
Parce que votre rôle n'est pas nécessairement de supprimer chaque seconde d'ennui de la vie de votre enfant.
À retenir
Quand un enfant dit :
« Je m'ennuie »
nous pouvons avoir le réflexe de remplir immédiatement le vide.
Pourtant, il existe une autre possibilité :
accueillir → observer → aider un peu si nécessaire → laisser chercher.
L'ennui n'est ni un formidable outil pédagogique à provoquer volontairement, ni un problème qu'il faudrait résoudre à chaque apparition.
C'est une expérience désagréable et ordinaire que l'enfant peut progressivement apprendre à gérer de différentes façons.
Et parfois, derrière :
« Je ne sais pas quoi faire »
arrive finalement :
« Ah ! J'ai une idée. »
Ce petit espace entre les deux…
vous n'êtes pas toujours obligé de le remplir à sa place.
Sources documentaires principales
Anderson & Perone, 2024 — Journal of Experimental Child Psychology. Étude de l'ennui chez 130 enfants de 4 à 6 ans et de ses relations avec l'autorégulation et les stratégies utilisées pour y faire face.
UNICEF Parentalité — Le jeu libre. Ressource consacrée au jeu autonome, au rôle de l'environnement et à la manière dont le parent peut accompagner sans réaliser l'activité à la place de l'enfant.
Lee et al., 2020 — revue systématique sur le jeu non structuré. Huit études d'intervention chez des enfants de 3 à 7 ans portant sur des dimensions physiques, sociales et émotionnelles.
Howard-Jones et al., 1990 — British Journal of Educational Psychology. Étude auprès de 184 enfants comparant l'influence immédiate d'expériences de jeu flexible et très structuré sur des mesures de pensée créative.
Zeißig, 2023 — Frontiers in Sociology. Analyse de la littérature sur les conséquences potentiellement négatives et créatives de l'ennui, particulièrement dans le contexte scolaire ; utile pour éviter le raccourci « ennui = créativité ».
FAQ
Mon enfant s’ennuie
Il est trop simpliste d'affirmer que l'ennui est automatiquement bénéfique ou qu'il développe directement la créativité. L'ennui est une émotion désagréable. En revanche, laisser certains temps non programmés peut donner à l'enfant l'occasion de choisir lui-même une activité et de s'engager dans du jeu libre.
Non. Vous pouvez parfois lui demander ce qu'il pourrait faire, proposer un petit nombre d'idées s'il est bloqué, puis le laisser choisir. Il reste évidemment pertinent de proposer une activité lorsqu'il recherche réellement un moment partagé ou a besoin d'aide.
Commencez progressivement : environnement sûr, quelques possibilités accessibles, éventuellement un début de jeu ou une petite indication, puis laissez davantage d'initiative à l'enfant. Le jeu autonome n'exige pas que le parent disparaisse complètement.
Non, l'ennui ne crée pas en lui-même un besoin d'écran. Vous pouvez décider que l'écran n'est pas disponible à ce moment-là sans devoir automatiquement proposer une autre activité à la place.
Il n'existe pas de durée universelle adaptée à tous les enfants. L'âge, le tempérament, l'habitude du jeu autonome, le contexte et l'activité comptent. Mieux vaut observer progressivement ce que votre enfant est capable et heureux de faire plutôt que poursuivre un chronomètre arbitraire.
Il peut simplement rechercher votre présence et le plaisir d'une activité partagée. Cela ne signifie pas nécessairement qu'il « ne sait pas jouer ». L'enjeu est de trouver un équilibre entre les moments ensemble et les occasions où il peut prendre davantage l'initiative de son jeu.
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