Comment aider un enfant à exprimer ses émotions quand il ne trouve pas les mots ?
Posté le 24/08/2026
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
« Rien. »
« Pourquoi tu pleures ? »
« Je sais pas. »
Et parfois, plus nous posons de questions, moins nous obtenons de réponses.
Pourtant, ton enfant ressent bien quelque chose.
De la colère, peut-être.
De la tristesse.
De la peur.
De la déception.
Ou un mélange tellement difficile à démêler qu’il serait déjà compliqué pour beaucoup d’adultes de le décrire précisément.
Entre 3 et 8 ans, la capacité à reconnaître, différencier et nommer les émotions continue de se développer. Des recherches chez les enfants d’âge préscolaire montrent notamment que certains mots émotionnels sont acquis plus facilement et plus tôt que d’autres.
Alors lorsqu’un enfant répond :
« Je sais pas. »
il est parfois parfaitement sincère.
La solution n’est pas nécessairement de lui poser davantage de questions.
On peut plutôt l’aider progressivement à construire un vocabulaire et différentes manières d’exprimer ce qu’il vit.
Pourquoi un enfant ne sait-il pas toujours dire ce qu’il ressent ?
Ressentir une émotion et être capable de la décrire sont deux choses différentes.
Pour dire :
« Je suis déçu parce que je pensais que nous irions au parc et maintenant je suis frustré que ce soit annulé »,
il faut déjà être capable de :
identifier ce qui se passe en soi ;
distinguer plusieurs émotions ;
connaître les mots correspondants ;
comprendre la situation ;
organiser tout cela en langage.
Sacré programme.
Même pour nous.
Chez les jeunes enfants, le vocabulaire émotionnel se construit progressivement. Des travaux menés auprès d'enfants de 2 à 5 ans montrent par exemple que des catégories comme la joie, la colère et la tristesse deviennent accessibles plus tôt que certaines émotions comme la surprise ou le dégoût.
Le fameux « je sais pas » ne signifie donc pas nécessairement :
« Je ne veux pas te parler. »
Il peut aussi signifier :
« Je n'arrive pas encore à identifier ou expliquer ce qui m'arrive. »
Nommer une émotion peut-il vraiment aider ?
C'est une question intéressante, parce que le conseil :
« Mets des mots sur ses émotions »
est devenu tellement courant qu'on pourrait croire qu'il s'agit d'une formule magique.
Ce n'en est pas une.
Mais de nouvelles recherches apportent des éléments intéressants.
Le saviez-vous ? Le vocabulaire émotionnel est associé à la régulation des émotions
Une étude publiée en 2026 dans Child Development a porté sur 334 enfants d'âge préscolaire.
Les enfants ayant de meilleures capacités à reconnaître et nommer les émotions présentaient également de meilleures capacités de régulation émotionnelle rapportées par leurs parents et leurs enseignants.
Une partie de l'échantillon — 181 enfants — a également été suivie quotidiennement pendant 14 jours. Les jours où les enfants étiquetaient davantage leurs émotions, une récupération émotionnelle plus rapide était observée.
Attention toutefois : une association ne signifie pas que prononcer :
« Je suis en colère »
fera automatiquement disparaître la colère.
Une autre étude de 2026 auprès de 197 enfants allemands de 4 à 6 ans montre d'ailleurs que les relations entre vocabulaire émotionnel, connaissance des émotions et régulation sont complexes et diffèrent selon les dimensions étudiées.
Retenons quelque chose de plus raisonnable :
apprendre progressivement à reconnaître et nommer ce que l'on ressent peut faire partie du développement des compétences émotionnelles.
Commence par proposer des mots, plutôt que d'exiger une réponse
Ton enfant arrive de l'école, jette son sac et s'énerve.
Tu demandes :
« Pourquoi tu es comme ça ? »
Il répond :
« J'sais pas ! »
Tu peux essayer autre chose :
« J'ai l'impression que quelque chose t'a énervé. »
ou :
« Tu as l'air déçu. Est-ce que c'est ça ou pas vraiment ? »
Tu lui proposes une hypothèse.
Pas un diagnostic.
Et surtout, laisse-lui la possibilité de te corriger.
« Non, je suis pas triste ! »
Très bien.
Tu viens déjà de lui permettre de différencier ce qu'il ne ressent pas.
L'UNICEF recommande également d'aider les jeunes enfants qui expriment leurs sentiments par leurs comportements à mettre progressivement des mots sur ce qu'ils éprouvent.
Évite de transformer chaque émotion en interrogatoire
« Pourquoi ? »
« Qu'est-ce qui s'est passé ? »
« Qui a fait ça ? »
« Et après ? »
« Mais pourquoi tu ne me l'as pas dit ? »
Nous voulions une conversation.
Nous venons accidentellement d'ouvrir une commission d'enquête parlementaire.
Lorsqu'un enfant est déjà bouleversé, il n'est pas forcément disponible pour raconter précisément ce qui vient de se passer.
Tu peux simplement dire :
« Tu n'es pas obligé de m'expliquer maintenant. Je suis là si tu veux me raconter après. »
Parfois, les mots arrivent dix minutes plus tard.
Parfois au moment du bain.
Parfois dans la voiture.
Et parfois pas du tout.
Ce n'est pas nécessairement un problème.
Parler côte à côte peut être plus facile que face à face
Une conversation émotionnelle n'a pas besoin de commencer par :
« Assieds-toi, nous devons parler. »
Tu peux discuter pendant que vous :
marchez ;
dessinez ;
rangez ;
cuisinez ;
construisez ;
jouez.
L'activité commune peut fournir un contexte moins frontal.
Le but n'est pas d'utiliser chaque jeu comme une technique pour faire parler l'enfant.
Mais simplement de laisser des occasions de conversation apparaître naturellement.
Et s'il ne veut vraiment pas parler ?
Alors ne le force pas.
Exprimer une émotion ne signifie pas obligatoirement la verbaliser immédiatement.
Certains enfants auront besoin de temps.
Tu peux proposer d'autres portes d'entrée.
« Tu veux me montrer avec ton visage ? »
« Est-ce que c'est plutôt colère, tristesse ou autre chose ? »
« Tu veux me montrer avec tes mains si c'est un petit ou un gros problème ? »
« Tu veux le dessiner ? »
L'objectif n'est pas d'obtenir une confession.
C'est de lui faire découvrir qu'il existe plusieurs façons de communiquer ce qu'il vit.
Le dessin peut-il aider un enfant à parler de ce qu'il ressent ?
Oui, mais avec une grosse nuance.
Le dessin peut être un support de communication.
Une méta-analyse consacrée à l'utilisation du dessin lors d'entretiens avec des enfants a trouvé que proposer de dessiner pouvait faciliter la communication par rapport à un entretien verbal dirigé dans les études analysées.
Mais cela ne signifie surtout pas que nous pouvons interpréter psychologiquement le dessin.
Un enfant utilise du noir ?
Cela ne prouve pas qu'il est triste.
Il dessine un énorme monstre ?
Cela ne constitue pas un diagnostic d'anxiété.
Il déchire sa feuille ?
Impossible d'en déduire à nous seuls ce qu'il ressent.
Au lieu d'interpréter :
demande-lui.
« Raconte-moi ton dessin. »
« Qu'est-ce qui se passe ici ? »
« Comment se sent ce personnage ? »
Le dessin devient alors un point de départ pour l'enfant, pas un test psychologique improvisé par l'adulte.
Attention : dessiner sa colère n'est pas forcément ce qui apaise le plus
Voilà une nuance particulièrement intéressante pour notre série d'articles.
On entend parfois :
« Fais-lui dessiner sa colère pour qu'il l'évacue. »
La recherche ne permet pas d'en faire une règle générale.
Dans deux expériences, des chercheurs ont demandé à des enfants de penser à un événement décevant puis de dessiner.
Leur humeur s'améliorait davantage lorsqu'ils dessinaient quelque chose sans rapport avec l'événement négatif — une forme de distraction — que lorsqu'ils dessinaient spécifiquement pour exprimer leurs sentiments négatifs.
C'est fascinant parce que cela distingue deux objectifs :
dessiner pour communiquer une émotion
et
dessiner pour retrouver un état émotionnel plus agréable
ne sont pas nécessairement la même chose.
Nous reviendrons précisément là-dessus dans notre futur article consacré au dessin et aux émotions.
Utilise les histoires pour parler des émotions… des autres
Parfois, parler de soi est difficile.
Parler d'un personnage l'est beaucoup moins.
Pendant une histoire :
« Pourquoi tu crois qu'il fait cette tête ? »
« Comment tu penses qu'elle se sent ? »
« Qu'est-ce qui pourrait l'aider ? »
Pas besoin de transformer chaque album du soir en cours de psychologie.
Une question de temps en temps suffit.
L'enfant peut ainsi rencontrer progressivement différents mots émotionnels sans devoir raconter sa propre vie.
Apprends-lui plus de mots que « content », « triste » et « en colère »
À mesure qu'il grandit, son vocabulaire peut devenir plus précis.
Il peut découvrir :
déçu ;
inquiet ;
frustré ;
jaloux ;
gêné ;
fier ;
impatient ;
soulagé ;
surpris ;
effrayé.
Parce qu'entre :
« Je suis énervé »
et
« Je suis déçu »,
la situation n'est pas exactement la même.
Attention néanmoins à ne pas transformer cela en contrôle de vocabulaire.
Tu peux simplement utiliser toi-même ces mots dans la vie quotidienne :
« Je suis déçue parce que notre sortie est annulée. »
L'enfant entend alors le vocabulaire émotionnel dans son contexte.
Peut-on parler à la place de l'enfant ?
Oui… provisoirement.
Un enfant de 4 ans hurle parce que sa tour vient de tomber.
Tu peux dire :
« Tu avais presque terminé et tout est tombé. Ça t'a vraiment frustré. »
Tu lui offres une formulation possible.
Mais évite :
« Tu es frustré. »
comme si tu pouvais connaître avec certitude son expérience intérieure.
Préférer :
« J'ai l'impression que… »
« Peut-être que… »
« Est-ce que tu te sens… ? »
lui laisse une place essentielle :
celle de te dire que tu t'es trompé.
7 façons d'aider un enfant à exprimer ce qu'il ressent
Voici finalement ce que je garderais en tête au quotidien :
- Observer avant de questionner. Son comportement peut t'indiquer qu'il vit quelque chose sans te dire exactement quoi.
- Proposer un mot. « Tu as l'air déçu » peut être plus accessible que « Explique-moi ce que tu ressens ».
- Accepter le “je sais pas”. Ce n'est pas forcément une esquive.
- Laisser du temps. Une conversation peut reprendre plus tard.
- Utiliser différents supports. Histoires, jeu, dessin ou personnages peuvent fournir des points de départ.
- Ne pas interpréter à sa place. Une couleur, un dessin ou un comportement ne permettent pas de déterminer seuls une émotion.
- Montrer l'exemple. Utiliser naturellement des mots émotionnels dans la vie familiale donne à l'enfant davantage d'occasions de les rencontrer.
Et si mon enfant exprime surtout ses émotions par des crises ?
Une crise ne signifie pas automatiquement que ton enfant « ne sait pas gérer ses émotions ».
Et surtout, le moment de plus forte intensité émotionnelle n'est pas forcément le meilleur moment pour enseigner du vocabulaire.
Quand l'enfant est très bouleversé, commence par la situation immédiate : sécurité, présence, calme de l'environnement et limites nécessaires.
La conversation peut venir après.
« Tout à l'heure, tu étais vraiment en colère quand nous avons dû partir. »
Puis éventuellement :
« Tu crois que c'était parce que tu voulais encore jouer ? »
On revient sur l'événement lorsque l'enfant est davantage disponible.
À quel moment faut-il demander de l'aide ?
Tous les enfants ne parlent pas de leurs émotions de la même manière.
Et un enfant discret n'a pas nécessairement un problème.
En revanche, si les difficultés à communiquer ou réguler ses émotions sont importantes, persistantes, provoquent une souffrance ou perturbent fortement sa vie quotidienne, ses relations ou l'école, il est raisonnable d'en parler à un professionnel de santé.
Les difficultés langagières peuvent également compliquer la régulation émotionnelle chez certains enfants. Une méta-analyse publiée en 2026 portant sur 16 échantillons et 1 616 enfants et adolescents de 5 à 16 ans présentant un trouble développemental du langage retrouve davantage de difficultés de régulation émotionnelle que chez leurs pairs au développement typique, tout en soulignant plusieurs limites dans les données disponibles.
Cela ne signifie évidemment pas qu'un enfant qui répond « je sais pas » présente un trouble du langage.
C'est simplement un rappel :
émotions et langage peuvent parfois être liés.
À retenir
Aider un enfant à exprimer ses émotions ne consiste pas à obtenir immédiatement une explication.
C'est lui donner progressivement davantage de possibilités pour comprendre et communiquer ce qu'il vit.
Un mot.
Une hypothèse.
Une histoire.
Un dessin.
Une conversation pendant une promenade.
Ou simplement :
« Tu n'as pas besoin de me l'expliquer maintenant. Je suis là. »
Parce qu'avant de savoir dire :
« Je suis frustré parce que… »
un enfant peut longtemps passer par :
« J'sais pas. »
Et ce « je sais pas » peut lui aussi être entendu.
Sources documentaires principales
Zhu et al., 2026 — Child Development. Étude auprès de 334 enfants d'âge préscolaire sur l'étiquetage des émotions et la régulation émotionnelle, complétée par un suivi quotidien de 181 enfants pendant 14 jours.
Streubel et al., 2026 — Scientific Reports. Étude auprès de 197 enfants de 4 à 6 ans sur les relations entre vocabulaire spécifique aux émotions, connaissance émotionnelle et différentes dimensions de la régulation.
Widen & Russell, 2003 — Developmental Psychology. Travaux auprès de plusieurs échantillons d'enfants de 2 à 5 ans montrant le développement progressif de la capacité à nommer différentes expressions émotionnelles.
Driessnack, 2005 — Journal of Pediatric Nursing. Méta-analyse sur l'utilisation du dessin comme facilitateur de communication avec les enfants.
Drake & Winner, 2012 — Cognition & Emotion. Deux études expérimentales sur le dessin et la régulation de l'humeur chez l'enfant, montrant notamment des résultats différents selon que le dessin est utilisé comme distraction ou pour exprimer l'émotion négative.
UNICEF – Parentalité. Recommandations concernant la communication avec l'enfant et l'accompagnement dans la mise en mots des émotions.
FAQ
Aider un enfant à exprimer ses émotions
Évite de multiplier les questions. Propose éventuellement un mot ou plusieurs possibilités, laisse-lui le droit de te corriger et accepte qu'il préfère parler plus tard. Une activité partagée ou une histoire peut également créer une occasion moins directe de discuter.
Il n'existe pas un âge unique. Le vocabulaire émotionnel se développe progressivement et certaines catégories émotionnelles sont maîtrisées avant d'autres. Des recherches chez les enfants d'âge préscolaire montrent notamment une progression importante entre 2 et 5 ans.
Cela peut contribuer à enrichir son vocabulaire émotionnel. Des travaux récents observent également des associations entre capacités d'étiquetage émotionnel et régulation chez les enfants d'âge préscolaire, sans pour autant faire du simple fait de nommer une émotion une solution automatique.
Il peut servir de support de communication et faciliter certains échanges. En revanche, il faut éviter d'attribuer soi-même une signification psychologique à ses couleurs ou à ses dessins. Demander à l'enfant de raconter sa création est généralement plus prudent.
Ne suppose pas immédiatement qu'il refuse de parler. Il peut réellement avoir du mal à identifier l'émotion, à trouver le vocabulaire ou à expliquer la situation. Tu peux proposer une hypothèse et revenir à la conversation plus tard.
Pas nécessairement. Lorsque l'enfant est très bouleversé, une longue discussion peut être difficile. Il est souvent possible de revenir sur l'émotion et la situation une fois l'intensité retombée.